Clara Dupont-Monod, La confrontation

Quand une prise d'otage a lieu dans une école maternelle et que l'homme enfermé dans la salle de classe avec 19 enfants et leur institutrice dit s'appeler Elon Musk, le négociateur du GIGN attrape des sueurs froides. Entrer dans la tête d'Elon Musk, voici la farce que Clara Dupont-Monod s'est amusée à fabriquer ! Ce livre est brillant, instructif et grave.

Elon Musk sur le grill

A propos du preneur d'otage, on dit de lui :  "Il est très, très cortiqué. Il parle bien. Accent plutôt américain [...]." 

Toujours à la chasse de nouveaux mots et des signes de l'évolution du français, j'ai adoré cet excellent "cortiquer." J'aimerais vraiment beaucoup qu'on dise de moi un jour : "elle est très, très cortiquée" (du latin, cortex, adjectif utilisé dans la sphère médicale) !

Une belle incohérence, pas très grave, mais évitable ... 

Dans la fiction, j'ai le défaut de traquer les accrocs à la vraisemblance, et ici il y en a un de taille, que l'autrice ne mentionne pas dans sa postface (elle en avoue d'autres), mais qui m'a un peu dérangée. En tant qu'enseignante de FLE (français langue étrangère) et vivant dans un milieu bilingue (je suis française native C2* anglais, et mon mari est britannique natif B2* français), je peux vous affirmer que la conversation menée par le négociateur français et le preneur d'otage américain est hautement improbable.

En effet, la négociation qui se passe en anglais est traduite en français dans le livre. On passe ainsi entre les deux langues sans y faire attention pendant 120 pages. Or, vu le niveau de langue très élaboré, la richesse du lexique et la rapidité des échanges, aucun non natif ne serait capable de comprendre une langue si subtile et de répondre au tac au tac pendant une douzaine d'heures. Il aurait été si facile Clara de choisir comme négociateur un américain d'origine ! Dommage !

Le recul des esprits par la technologie 

La mécanique délirante du preneur d'otage sur l'IA qui aurait la capacité à détruire l'espèce humaine est logique. Les ennemis de l'IA sont des gens très éduqués qui échappent aux réseaux sociaux, qui "n'ont besoin ni de cibles, ni de likes, [...] n'insultent personne et n'ont pas besoin d'exposer leur intimité, ne mettent pas en scène leur existence car ils sont occupés à la vivre. [...] Ils s'aiment assez pour ne pas s'exhiber. [...] Ils tiennent debout tout seuls. Ils sont heureux."

Dans sa prose, l'autrice affirme que le numérique a provoqué le recul des esprits, et argumente son allégation avec ces exemples : 

La conversation 

A propos des réseaux sociaux, ils sont "incapables de discussion, c'est l'anéantissement de la conversation. [...] Le réseau X (anciennement Twitter (= Gazouillement, racheté par Elon Musk), rabote les mots, [...]choisit les pires, les plus laids, les plus violents."

La réputation

"Le numérique a fait revenir la vieille notion de réputation. [...] On se suicide à cause d'une mauvaise réputation, aujourd'hui exactement comme en 1650."

 L'anonymat

Alors que cette notion "a toujours été opposée à celles du courage et de la responsabilité. Eh bien, l'anonymat est devenu la règle dans l'univers numérique sans l'ombre d'un problème." 

 L'outrance

"Lorsque j'ai racheté Twitter en 2020, j'ai immédiatement supprimé les modérateurs. Résultat : en vingt-quatre heures, les messages racistes ont progressé de 1700 %."

La servitude volontaire 

"Cela a commencé par la consommation. Tout le monde est sûr de vouloir absolument le dernier iPhone ..."

L'ennui

"Plus personne ne sait gérer un temps libre, vide -un temps "mort" comme vous dites en français, et déjà, choisir "mort" signifie quelque chose."

Les besoins artificiels 

"Nous adorons les besoins nouveaux que la technologie a implantés en nous. [...] Nous réclamons l'assouvissement à ces besoins. Un nouveau portable, une nouvelle application qui géolocalise mon voisin, identifie une fleur ou donne l'heure de mon décès, ..."

Les robots  conversationnels

"Aujourd'hui, il est enfantin de générer ou d'assembler des lignes de code informatique malveillant  qui permettent des attaques."

Au fil de la négociation, on comprend que le preneur d'otage se reproche d'avoir entraîné et engraissé le monstre qui nous détruira. 

Lisez ce livre : c'est brillant !!

 

* Le cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) est un classement qui permet d'évaluer son niveau de maîtrise d'une langue étrangère

Clara Dupont-Monod, La confrontation, Albin Michel, 2025 

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