Sylvain Tesson, Les chemins noirs

Certains hommes espéraient entrer dans l'Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie.

Jolie formule !

Je n'ai aucune sympathie pour le personnage et la vision du monde de l'écrivain voyageur Sylvain Tesson, mais son talent est certain. Son livre "Les Chemins noirs" me tendait les bras à la bibliothèque de Sisteron et je n'ai pu résister à l'envie de savoir ce qu'il disait de ma région, traversée à pied.

Habitant en Provence depuis 25 ans, certaines affirmations m'ont fait bondir :

  • L'hyper-ruralité serait en danger de ... modernisation ! Transport et nouvelles technologies seraient des menaces pour des espaces dans lesquels les urbains voudraient continuer d'avoir le loisir de se réensauvager. Il oublie qu'il y a des habitants qui sont bien contents d'avoir la fibre internet et un bout d'autoroute à défaut d'avoir le train jusqu'à Paris !
  • Autre sujet de contrariété : son reniement des nouvelles technologies (qui ne sont plus vraiment nouvelles...). Il développe le mythe du voyageur sans internet. Je n'y crois pas un instant ! On peut se passer de la 4G quand quelqu'un d'autre gère les réservations, itinéraires et affaires diverses à sa place : un privilège de riche !
  • Mais encore, ce sont les descriptions des villages traversés qui sont ahurissantes : 

"Au nord du village en ruine de Monlaux posté sur un éperon de calcaire pourri, la masse de la montagne de Lure apparut obscurcissant l'horizon".  

Monsieur le Maire de Montlaux, j'espère que vous avez protesté : nous savons que votre village n'est pas en ruine, ni qu'il est sur un piton rocheux... Quant au choix du terme pourri : mais pourquoi tant de haine ?

La montagne de Lure, comme le Mont Ventoux dont c'est la "petite soeur" dit-on par ici, étale ses pentes douces au loin de Montlaux. Même en s'approchant du sommet, sur sa face sud qu'il a traversée, il n'est pas possible d'être à l'ombre de la Montagne de Lure... 

  • Moustiers, Castellane, villages de brochure semblaient dirigés par des offices de tourisme...

Quel tort y a-t-il à accueillir des touristes ? Ces villages n'ont rien d'un musée et la vie locale y est bien réelle. Venez donc faire un tour hors saison ! Les villages provençaux ont la grande qualité d'être peuplés : vous y verrez des habitants sur la place du village toute l'année, ce qui est loin d'être le cas dans d'autres régions.

  • La ruralité "lavande et cigales" : parlez-en aux agriculteurs et aux éleveurs qui s'échinent sur la terre ingrate et sèche : la culture de la lavande n'est pas l'apanage des riches d'ailleurs son emprise diminue chaque année ...
  • Du haut des terrasses du village de Lurs, où l'on ne rencontre que des Anglaises, il contemple le long de la Durance en contrebas "les rives vrombissantes, actives, striées d'autoroutes, et marquetées de hangars". 

Si une autoroute longe en effet la Durance, jamais on n'y a vu de bouchon et croyez-moi, l'activité économique n'est guère vivace, incapable de générer aucune nuisance...

  • À Sault, il compare les cyclistes tournant autour du Mont Ventoux aux pèlerins tournant autour des montagnes du Tibet : ils se désennuyent.

Aucun cycliste ne se lance dans l'ascension du Mont Ventoux parce qu'il s'ennuie... C'est un défi qui demande un peu de préparation ! 

  • Il termine sa visite en insultant la Provence en Technicolor, pays d'affichiste... 
...Et moi, je termine ma lecture ici, dépitée par tant de clichés.  

Les chemins noirs, ce sont 230 000 exemplaires vendus, une pièce de théâtre, un film avec Jean Dujardin... Sylvain Tesson était un écrivain voyageur respecté pour ses expériences immersives avant son accident en 2014. Depuis, il voit les choses en noir. Encore un adepte du "c'était mieux avant" ...

 Sylvain Tesson - Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016 

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